J’ai toujours été fasciné par les Eleotridae dont je vous ai déjà parlé.  Tateurndina, Allomogurnda, Hypseleotris et surtout Mogurnda.

 

Les Mogurnda sont des poissons superbes, au caractère calme mais qui ont le défaut d’être prédateurs (de petits poissons) et de pincer les nageoires des poissons de leur taille (du moins s’ils ont faim).

J'ai conservé notamment des Mogurnda cingulata de Fruata, dans la péninsule de Vogelkop, en Irian Jaya, des Mogurnda mogurnda et des Mogurnda adspersa. 

Le plus commun des Mogurnda en aquarium est Mogurnda mogurnda.  C’est un monstre de 20 cm de long à l’âge adulte qui peut être agressif, même à l’égard de poissons de sa taille.  On peut le trouver souvent dans le commerce.

 

 Mon ami Johannes de Staffel a toujours été au centre de mes folies aquariophiles.

 Je reçois, un soir de septembre, un mail de mon ami qui m’annonce qu’il n’en peut plus de voir son gros Mogurnda mogurnda tout seul dans un bac et qu’il aimerait bien s’en débarrasser pour récupérer ce bac.  Il ajoute « but who is the fool that should want a M. mogurnda from 20 cm ?” (Quel est le fou qui voudrait un Mogurnda mogurnda de 20 cm ?).

 Sans réfléchir et connaissant pourtant la pièce qui ne ferait pas honte à un maquereau sur un barbecue, je lui réponds « You got it ! » (Tu l’as !).

 Sursauts de joie de Johannes par mail et il m’annonce qu’il me l’apporte lors de son prochain passage à Bruxelles, quelques semaines après.

 Et voilà cet énorme poisson avec mes Mogurnda cingulata dans un bac de 250 l.  Dire s’il est impressionnant n’est rien.  Il a la bosse classique des vieux Eleotridae mâles, la tête de serpent et la bouche bien munie d’impressionnantes dents labiales de bien 3 mm.  Le nom coule de source : ce sera Big Moggie.  Mes cingulata (quatre femelles) sont petits à côté de lui (le plus grand fait 12 cm).  Quand il passe sa bouche contre la vitre pour quémander sa nourriture, on voit les muscles de ses lèvres se contracter !  Je n’ai jamais eu un poisson aussi impressionnant !

Quoiqu’il en soit, après quelques jours d’adaptation, Big Moggie avale ses premiers criquets, moules entières et Melanotaenia mal grandis (jusqu’à 4 cm !).  Viennent ensuite les cubes d’artémias ou de vers de vase qu’il avale d’un coup.

 Mais l’aventure ne s’arrête pas là.  Johannes m’avait toujours prétendu que les Mogurnda de Papouasie Nouvelle-Guinée et ceux d’Australie étaient fort différents.  Il est vrai que la forme et le comportement diffère.

 Quelle n’est pas ma surprise quand je découvre après quelques semaines une ponte de 200 œufs sur une pierre plate, bien gardés par Big Moggie qui s’occupe de les ventiler.  Une hybridation !  N’étant pas pour les hybrides, je décide de laisser les choses se passer (au grand dam de ma petite femelle cingulata qui avait pondu avec lui et s’est fait proprement démolir).  Dès l’éclosion, les larves disparaissent.  Je me dis que les gènes ne sont pas compatibles et que ce sont des œufs non viables. 

 

Quelques jours après, Big Moggie a disparu.  Je bouge les pierres et le découvre à nouveau avec une ponte.  Je fais attention à mes doigts car il défend sa ponte avec vigueur.  Malgré tout, même scénario, dès l’apparition des larves, disparition.

 Et il me refait le coup, cette fois avec la plus grande femelle.  Là, je me dis qu’il ne faut quand même pas se moquer de lui.  Tous ces efforts pour rien, toute cette semence et ces gardes qu’il assure sans résultat.  Dès l’éclosion, je siphonne quelques larves et les mets dans une cage dans un autre bac.  Je nourris à l’eau verte et au JBL Nobil Fluid et les petits grandissent.  Les jeunes seront nourris avec des nauplies d'artemias.  Malheureusement, un chauffage dont le thermostat a collé me fit perdre tous mes alevins.

Je ne pourrai donc jamais dire si ces hybrides auraient été fertiles.  

Cela veut dire que les Mogurnda de PNG et d’Australie sont proches génétiquement.  On comprend dès lors que les Australiens ne veulent pas importer des poissons de PNG de manière à ne pas mélanger les stocks génétiques.  Pour la petite histoire, ils sont tellement frileux à ce propos que l’importation du peacock gudgeon, Tateurndina ocellicauda, en Australie pour l’aquariophilie a fait l’objet d’une étude très sérieuse afin d’évaluer les risques de contamination des rivières par cette espèce, au dam des espèces endémiques.

 Quant à Big Moggie, il décéda de sa belle mort à l'âge vénérable de 11 ans (6 ans chez Johannes et 5 ans chez moi).

 Christian Van Belle